Syrie, filmer à tout prix

Syrie, filmer à tout prix

DATE :
27 février 2020
HORAIRES :
19H30 > 21H30
TARIFS :
3 euros / Gratuit pour les adhérents

INTERVENANT :

Si la première projection qui a lieu à Alep en 1908 fut organisée par des turcs, c’est parce que jusqu’à la fin de la première guerre mondiale, la Syrie fut administrée par les Ottomans et les films projetés étant sous-titrés en turc ou en allemand. Le succès entraîne rapidement la fin du spectacle traditionnel narrant la geste hilalienne arabo-médiévale sur fond de théâtre d’ombres turc (karagöz). A partir des années 20, on va importer du cinéma français (mandat français de 1920 à 1946) ou américain, puis dès les années 30, du cinéma égyptien qui deviendra le modèle à suivre. Les premières fictions datant de la fin des années 20 avec Ayoub Badri qui tourne L’accusé innocent (1928), un film de gangsters burlesque inspiré par les exactions du célèbre gang des voleurs de Damas. Mais les français interdiront la diffusion de ce premier essai conçu avec les moyens du bord, prétextant la présence à l’écran d’une jeune musulmane non voilée et les droits d’auteur non versés sur les passages chantés.

Le premier historien du cinéma syrien, Rachid Jalal prend la relève et produit Sous le ciel de Damas (1931), un mélodrame bourgeois tourné dans les vergers de la Ghouta (terres cultivées entourant Damas) et qui critique ceux qui collaborent avec les français. L’appel du devoir (Ayoub Badri, 1936-37), traitera lui de la lutte palestinienne contre les britanniques.

L’arrivée du parlant met à mort cet embryon de cinématographie et ce, jusqu’aux années 60 car les moyens matériels sont inexistants, si on excepte au lendemain de l’Indépendance en 1946, le premier parlant Lumière et ténèbre (1947), de Nazim Shahbandar qui réalise, interprète, monte, en organise la scénographie, s’occupe du développement du film et construira même lui même le studio de tournage !

Une poignée de films se dégagent durant cette période historiquement agitée dans un ensemble médiocre et très faible techniquement. Le second problème est celui de la censure qui porte à la fois sur la moralité, la critique de la religion, des traditions, du gouvernement, des pays alliés et sur toute évocation d’un rapport sexuel. En 1963, c’est la création de l’Organisme Général du Cinéma (OGC) qui ne change pas grand chose, si ce n’est qu’ on engage d’abord un réalisateur et des chefs opérateurs yougoslaves. Et surtout, les futurs réalisateurs syriens seront désormais formés à l’étranger, comme Salah Deny à l’IDHEC (Paris) et qui tournera par la suite Les héros naissent deux fois.

Essai sur un barrage de l’Euphrate (Omar Amiralay, 1970)

De 1958 à 1961, le pays s’unit avec Nasser dans l’éphémère République Arabe Unie et on connaît une augmentation de la production cinématographique syrienne, même après le coup d’état en 1963 du parti Baath (dont le nom signifie Renaissance et organisé sur le modèle du PC soviétique). Née en 1960, la télévision syrienne produit aussi des courts et longs-métrages de qualité. Hélas, pour l’OGC, le cinéma n’est vu que comme un instrument de propagande, d’où la mise au placard quasi systématique d’un grand nombre d’œuvres.

Film le plus important des 60’s, Des hommes sous le soleil, un film collectif de 1966 tourné par Mohamed Muwaddhin, Mohamed Shahine et Nabil Al Maleh. Maleh écrit aussi le scénario du Léopard d’après l’auteur syrien Haydar Haydar, mais qui ne sera mis en production qu’après l’arrivée au pouvoir d’Afez el-Hassad et obtiendra le succès public en 1972 et un prix à Locarno. Formé à la FAMU avec Forman ou Menzel, Maleh est considéré comme le père du cinéma syrien (notamment du cinéma expérimental, parmi ses quelques 120 films !) et aussi son premier dissident. Fragments est interdit par le pouvoir en 1979 et l’oblige à l’exil. Il enseignera entre autres à la UCLA, puis revient en Syrie dans les années 90.

Avec les années 70, tous les cinéastes pro-palestiniens se retrouvent en Syrie et avec les nationaux Khaled Hamada et Nabil Maleh, créent un « courant alternatif » panarabe et progressiste focalisé sur la Palestine, autant documentaire que fiction. Les dupes (1972) de l’égyptien Tewfik Saleh ou Le couteau ( Khaled Hamada, 1972) dressent un constat plutôt sombre. L’irakien Kaïs al Zoubaïdi tourne son unique film de fiction Al yazerli (1974), situé dans un petit village de pêcheurs, œuvre peu loquace. Un cinéma solaire qui évoque Pasolini et traite de la misère sexuelle des hommes avec une grande liberté (poitrines nues offertes au spectateur, scène d’amour finale sublimée, entre psychédélisme et Man Ray) et ne sera plus jamais diffusé.

Les dupes (Tewfik Saleh, 1972)

Parmi les autres films sociaux syriens guère plus optimistes, ceux de l’immense documentariste Omar Amiralay. Il revient de la Femis en 1970 et tourne son premier film court Essai sur un barrage de l’Euphrate, primé à Leipzig, puis La vie quotidienne dans un village syrien (1971), première fiction documentaire du monde arabe qui, sur le thème de la réforme agraire, est déjà nettement plus critique et se permet d’analyser les causes du sous-développement de la région. Amiralay apporte au cinéma du réel un regard moral : « il y a toujours une «prise» de son ou d’image, donc une prise de position » (Florence Ollivry). Il lui sera désormais impossible d’être au service du pouvoir. Vers 1974, il crée le ciné-club de Damas avec Malas et Mohammad pour développer la cinéphilie en Syrie. Puis en 1981, il tourne un film aux limites du cinéma expérimental sur un projet d’élevage devenu monstrueux, Les poulets. Blacklisté, il choisira de venir travailler en France.

On aurait tort de croire que le cinéma d’auteur domine la décennie. Le cinéma commercial et inoffensif, toujours d’inspiration égyptienne, règne sur la production locale. Des bandes pas toujours dénuées de charme, comme certains films de Mohamed Chahine comme Une autre facette de l’amour (1972), ou L’aventure du mamelouk Jaber (1971), un des rares films historiques syriens si l’on excepte les films de Mustapha Akkad, producteur d’Halloween et réalisateur de deux coproductions internationales tournées en Libye (dont le fameux film sur le Prophète, Le message, où il contourne le tabou ultime en faisant représenter Mahomet… par une caméra subjective !). On peut aussi goûter la légèreté teenager de Move prunk (Mohamed Maalouf, 1972).

La nuit (Mohamed Malas, 1992)

En 1979, c’est la création du festival de Damas et au début des années 80, l’avènement d’une nouvelle génération d’auteurs plus ambitieux, formés en URSS. Elle amène des voix discordantes et va aussi déchaîner les foudres de la censure avec Mohamed Malas (Les rêves de la ville, 1980), Samir Zikra (L’incident du demi-mètre, 1981-83 ; Chroniques de la nouvelle année, 1986), Oussama Mohammad (Etoiles de jour, 1988), Abdellatif Abdelhamid (Les nuits du chacal, 1989). Même Doureid Laham, le roi de la comédie à l’égyptienne, a la dent dure avec l’unité arabe (Les frontières,1984).

Né en 1945 à Qouneitra (Golan), Malas étudie la philosophie. Il y réalise plusieurs courts à Moscou, puis travaille pour la télévision syrienne. Les rêves de la ville, premier film coécrit avec Samir Zikra, est une œuvre très autobiographique sur les désillusions de l’Histoire. Il y est notamment question du Mut’a, ce mariage temporaire (dit de « plaisir ») pratiqué par les chiites et répandu en Syrie. Succès national, le film est acclamé à la Semaine de la critique et Mohamed Malas devient l’incarnation du cinéma d’Auteur syrien. Mais il devra attendre dix ans avant de tourner La nuit (1992), film se déroulant à nouveau à Qouneitra sur une période de trente ans. Profondément marqué par le politique et les soubresauts de l’Histoire, il en tire une morale du regard « Depuis que j’étais tout petit, je me suis habitué à méditer et à observer tout ce qui m’entoure. Une méditation qui se trouve aujourd’hui à l’origine de mon style artistique, à savoir exprimer les gens en révélant leur for intérieur au lieu de s’attarder uniquement sur leurs apparences ». Pour lui le cinéma serait le seul remède à la souffrance personnelle. La nuit garde « le même cachet du rêve et du sommeil. » Couronné à Carthage, il sera interdit en Syrie pour défaitisme jusqu’en 1996. Cultivant sa différence, Mohamed Malas reviendra avec Passion (2005).

Egalement issu du VGIK à Moscou et personnellement marqué par la guerre des six-jours, Samir Zikra tourne des films aux récits échevelés et entrelacés, radiographiant la société syrienne à travers ses classes sociales et ses différents modes de vie (L’incident du demi-mètre,1981). Mais c’est surtout son brûlot Chroniques de l’année prochaine (1986) qui s’en prend aux bureaucraties et aux mafias, qui va le mettre sur la sellette. Il réalisera donc La terre des étrangers (1997) avec des fonds privé, une fresque historique centrée sur le penseur et écrivain Cheikh Abderrahmane al-Kawakibi (1852-1902).

Etoile de jour (Oussama Mohammad, 1988)

Enfin, Abdellatif Abdelhamid (diplômé du VGIK en 1981) s’impose en Syrie et à l’international dès son premier film, Les nuits du chacal (1989), fable truculente sur un patriarche autoritaire, située dans le Golan en 1967 à la veille de l’annexion israélienne. Le film ne sera projeté qu’en 1993. Le style d’Abdelhamid est à la fois visuel et symbolique. En 1991, son Messages verbaux voit deux frères se disputer la même fille (dont May Skaf, future pasionaria de la rébellion). Il dépeint les Alaouites, minorité religieuse ( 12%) à coloration chiite à laquelle appartiennent Abdelhamid et Mohamed, mais aussi toute l’élite dirigeante. Il tourne en 1996 La montée de la pluie, portrait d’un écrivain en pleine crise existentielle, plus ésotérique. Il est le seul auteur syrien de qualité à travailler à cette fréquence. Plus tard, il signe un texte de soutien à Bachar el-Assad qui verra L’amant (2011) exclu des festivals.

Autre virtuose formé à Moscou, Oussama Mohammad, lui aussi né à Lattakieh en 54. Il tourne en Syrie son film de fin d’études, le magnifique Step by step (1979). Assistant de Malas, il tourne son premier long de fiction, Etoile de jour (1988), un des films les plus puissants et les moins conventionnels jamais réalisés au Moyen-Orient (Thoraval) sur l’esprit de clan syrien et aussitôt interdit. Son film suivant Sacrifice (2002), influencé par Tarkovski et reflète le credo syncrétique des Alaouites.

Dans les années 90, la production stagne (1 à 2 films par an), mais Raymond Boutros débute dans la fiction avec Les gourmands (1991), tourné dans sa ville de Hama, fief des Frères Musulmans traumatisé par le massacre de 15 000 personnes en 1982 par l’aviation syrienne. Il faut aussi citer Maher Keddo pour Le hennissement des directions (1993), road movie expérimental et initiatique.

Encore une fois (Joud Saïd, 2010)

Au cours des années 2000, la non-politique du gouvernement réduit les salles, et donc le public, à l’inexistence. L’absence de structures de formation et la censure entraînent même le non-renouvellement des cinéastes : une trentaine au sein de l’OGC y produisent uniquement du film de propagande et de très rares documentaires. Les fonds privés sont rarissimes. En 2000, l’arrivée au pouvoir de Bachar el-Assad entraîne le Printemps de Damas, dans lequel s’engagent les grands cinéastes pour demander des réformes. Le mouvement est rapidement endigué, mais s’ensuivra une libéralisation partielle du secteur culturel, en pleine privatisation comme toute l’économie syrienne. La production de séries télé devient ainsi la première industrie culturelle avec 20 000 employés. Liés au régime, ses dirigeants vont inonder le marché de produits standardisés. Clivage accru plus tard par la Révolution. Les cinéastes se voient obligés de choisir l’exil (Ziad Kalthoum), la prison (puis la fuite pour la star de la télévision May Skaf) ou de continuer avec l’OGC (Joud Said, qui réalise son premier long Encore une fois en 2010, magnifiquement photographié par la cheffe opératrice Joude Gorani, grâce à un général de l’armée. Le cinéaste sera amené à soutenir et à représenter le régime malgré lui, d’où l’exclusion de plusieurs festivals). Durant la guerre civile, les réalisateurs de l’OGC vont tourner des fictions pseudo-apolitiques, souvent des mélodrames mettant en scène la douleur de la guerre (Mariam) et appelant au pardon (« Nous avons tout perdu mais il nous reste l’amour »). D’autres font leur beurre des exactions de l’état islamique (Mortal and dispersing, 2016, du producteur Najdat Anzour).

Vers 2010, de jeunes réalisateurs arrivaient à faire de petits documentaires ou films expérimentaux (Mohamad al-Roumi, Ali Atassi, Meyar al-Roumi, Ziad Kalthoum), le manque de moyens justifiant la rareté des productions. Maintenant que les cinéastes de l’OGC sortent de leur bureau pour filmer la guerre, les activistes eux se font cinéastes et vont poster quotidiennement sur You tube des centaines de vidéo pour documenter la révolte, le plus souvent très courts, tournés dans l’urgence et privilégiant l’efficacité du message, mais réinventant pour ce faire le langage cinématographique. L’apport le plus important a été celui du collectif Abou Naddara. Parmi les activistes devenus célèbres, citons aussi Bassel Saladeh (abattu en 2012), Wiam Simav Bedirxan dont les images seront montées par Oussama Mohammad avec celles d’autres anonymes dans Eau argentée (2014) comme Waad al Kateb avec Pour Sama (2018), deux films acclamés à Cannes. Le plus emblématique reste le travail de Saeed al-Batal à la Ghouta, avec 450 heures de rushes de 2011 à 2015, pour composer de Still recording (2018), primé à Venise.

Still recording ( Saeed al-Batal, 2018)

En ces heures de plus en plus critiques pour les rebelles et une population de réfugiés acculée sous les derniers combats, de nouveaux cinéastes ressentent un besoin de prendre la distance, comme Gaya Jiji (Mon tissu préféré, 2018), qui propose une nouvelle représentation de la femme du Moyen-Orient, plus mystérieuse et sensuelle. « Même si je ressens le besoin de parler de l’actualité de mon pays et des conditions de vie des Syriens, je veux tendre à une forme d’universalité et de complexité. » Quoi qu’il advienne, le cinéma syrien ne cessera jamais de résister…

 

 

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